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  • Du vide

    CI PARLE L’ACTEUR SANS FRIVOLLE…


    J’avais deux heures à tuer à Yvetot, en milieu d’après-midi, un dimanche de fin août ressemblant à septembre. Ce n’est qu’en m’apprêtant à écrire que je pense à la ville d’Annie Ernaux, l’idée traînait au fil de ma promenade mais je n’y pensais pas vraiment, ça n’avait pas d’incidence sur ce que je remarquais, je m’en protégeais certainement, écartant le parasitage du modèle, et la ville s’offrait comme immédiate littérature, dans le suspens dominical, le tourbillon des feuilles mortes qui n'était que pour mes yeux, les feuilles mortes anticipant l’automne, je les vis partout, et je notais rapidement quelques mots sur mon carnet, choses vues, noms de rues, passants, enseignes, associations d’idées, amorces de réflexions à développer peut-être. Yvetot, vague souvenir de lecture, La Place, petite ville de province qui pour moi n’évoquait rien quand je lus le roman il y a une dizaine d’années, Yvetot que je ne situais pas, une ville qu’il faut quitter un jour ou une ville comme l’impasse salutaire d’une vie, je ne sais plus quel personnage de Sagan choisissait ainsi Poitiers, vivait à l’hôtel en espérant qu’une femme vienne l’y rejoindre, et moi depuis bientôt un an je fais deux ou trois fois par mois des aller-retours entre Paris et Yvetot pour chercher ou raccompagner ma fille, les quais de la gare d’Yvetot, une flaque, toujours là, toujours au même endroit, le soleil s’y reflète intensément entre deux averses, dépression du sol à cause d’une plaque métallique, le hall de la gare d’Yvetot, le marchand de journaux qui le dimanche déplie au sens propre sa minuscule boutique entre dix-huit et vingt heures, demande à une vieille de rester assise sur un banc à distance raisonnable, je l’avais vue se lever, elle doutait si elle pouvait laisser son sac à main sur le banc ou s’il fallait l’emporter, il n’y avait pas plus de deux mètres entre le banc et les présentoirs à journaux, elle prit son sac finalement, mais on la fit rasseoir le temps de disposer les derniers présentoirs formant une enceinte éphémère, le gros homme les garnit maintenant des journaux qu’il vient de prélever dans une espèce de container situé à l’extérieur de la gare, et qui doit lui servir de boîte aux lettres car il n’est là que par intermittence, je l’ai vu faire tandis que je fumais une Camel.

    Ce qui me gêne le plus dans les romans, ceux que je n’arrive pas à lire ou que je me force à lire quoiqu’ils me contrarient parce qu’il y a parfois quand même de bonnes ou mauvaises raisons d’aller jusqu’à la dernière page, c’est, dans la technique narrative, la fausseté du point de vue, ou la naïveté avec laquelle un auteur conduit un récit sans savoir, sans faire comprendre au lecteur qui est son narrateur, d’où il parle pour accomplir cette tâche extraordinaire qu’est la trame d’un récit: ainsi quantité de narrateurs illégitimes vous content des histoires insensées. C’est classiquement la fameuse question, la nécessité, la règle de la vraisemblance. Houellebecq y excellait dans La Possibilité d’une île, et semble ne pas y déroger non plus dans son prochain roman, dont je lus quatre pages dans le supplément que Les Inrockuptibles consacraient à la rentrée littéraire, acheté chez le marchand de journaux enfin disposé à participer à l’animation soudaine de la gare une vingtaine de minutes avant le passage du Le Havre-Paris. On y remarqua même une actrice connue, habituée des comédies à succès, des plateaux de télévision, des grandes cérémonies du monde du spectacle: elle faisait la queue au guichet, s’inquiétant des billets de chacun de ceux qui l’accompagnaient. Sa présence à Yvetot perturbe l’étrangeté familière de ce que je vis là-bas, une ville médiocre c’est-à-dire moyenne, l’étirement d’un dimanche et l’alignement de façades si respectueuses du repos dominical, l’image est-elle juste, "respectueuses", traduit-elle ma sensation, et déjà la construction d’un texte, canevas de quelques bouts de fils, promesse, non pas le fantasme de la province, la province vieillotte, province, mot de Parisiens, comme au bureau je barrais sur une note de service rédigée par une collègue la fin d’une phrase qui disait "les académies d’Ile-de-France et celles de province", je barrais "celles de province", comment le formuler, on cherchait, et la solution venait naturellement: "les académies d’Ile-de-France et les autres", je pense à ce mot, province, comme à une mystification d’usage, il y en a tant.

    Yvetot, ce n’est pas la connaissance de cette ville qui m’occupe, je sais bien aussi qu’elle épèle dans mon cerveau enfantin le premier prénom d’Yves-Noël Genod, qu’elle a dans sa finale l’un de ses deux o, lui qu’on appelle souvent Yvno, et que l’Ophélie de Rimbaud aussi bien que les vendeurs d’occasions psychanalytiques me font entendre Yves tôt, quelque chose qui résonne comme Yvto. On ne regardera pas non plus du côté de l’absente de tout bouquet. Cherchera-t-on l’expression, sera-t-on expressionniste tel Ponge se le reprochant, pratiquant l’autocritique, bilan décevant de longs jours de labeur passés à écrire mille variantes d’un poème sur le bois de pins et concluant que "tout cela n’est pas sérieux". Il précise que "[s]on dessein n’est pas de faire un poème, mais d’avancer dans la connaissance et l’expression du bois de pins, d’y gagner [lui]-même quelque chose". Plus loin: "Petitement, voici ce que je veux dire: différence entre l’expression du concret, du visible, et la connaissance, ou l’expression de l’idée, de la qualité propre, différentielle, comparée du sujet." En lisant les variantes dans le train de l’aller, je rêvais au mot lacustre qu’on trouve dans les premières versions, et j’imaginais cette Vénus, que faisait-elle dans ce bois de pins car je ne comprenais pas alors lacustre, je voyais bien les aiguilles s’assemblant en peigne, et logiquement l’image du peignoir, qui rimait avec baignoire, mais la baignoire était pour moi immédiatement celle de la Vénus anadyomène de Rimbaud, elle en charriait toute l’horreur, et dès lors le poème de Ponge ne s’en pouvait déparer. Le ressassement des images dans ces mille variantes, et précisément celle des aiguilles de pins, sans doute me fit observer plus intensément les feuilles virevoltantes des trottoirs d’Yvetot sur une place quadrangulaire, immensément vide, des prospectus et des feuilles de presqu’automne, émus par le vent comme on voit, dans les villes fantômes des westerns, des rues désertes traversées par des vents compliqués dont les buissons d’épines mêlés de sable et de poussière tracent les chemins aériens. La ville semblait positivement fermée, et la rue des Victoires égrainait des enseignes peu amènes. Devant La boîte à couture l’herbe ondulait joliment sous le vent. Ailleurs, d’imposantes maisons demeuraient au milieu de parcs bombés d’humidité, élégants toits à la française, douceur de l’ardoise fine. Je vis aussi, à l’entrée d’une villa, un décor grotesque comme au Palazzo Vecchio à Florence ou au château de Neuschwanstein. Le plus inattendu fut cette église panoptique de béton rose, comment croire que le béton armé figure l’élan vers Dieu si ce n’est par l’erreur d’imiter ce qu’ailleurs et en d’autres temps on construisit dans la douleur et la foi, église salie par l’intention pragmatique de rationnaliser les coûts, piètre fantaisie.

    J’écoute pendant ce temps les boursouflures du Stabat mater de Rossini.

    Avant de relire Ponge, et pendant ma promenade: je l’avais emmené dans le train pour en lire les dernières pages, j’étais occupé par le Traité des élégances, I de David di Nota, l’invraisemblance d’un personnage féminin appelé Miss Henderson, les roueries du narrateur, la formulation ironique du vide assumé sur lequel un écrivain bâtit ce qu’on appelle œuvre dès lors qu’un éditeur lui accorde sa confiance, ces livres donc accumulés inutilement selon la belle Anglaise dépitée qui voulait faire la leçon à l’écrivain en position d’accusé, et lui, nonchalant, répondant frivolement, insouciant du gâchis ou feignant de l’être. Elégance de l’hésitation entre vide cosmique et vide cosmétique, mais c’est tout un. La cosmétique narrative s’embarrasse du miroir de soi, les livres déjà écrits formant tas ou pile, pièce à conviction, la prudence ou la circonspection des parents oubliant, à l’occasion d’un repas en famille dans une brasserie place du Châtelet, d’interroger le fils sur ses activités scripturaires, faute de pouvoir les qualifier d’artistiques, et le grand mystère, dans les premières pages du roman, la "plaque bleu sombre" de la mer, métaphore de l’en-finir, l’encre potentiellement fabuleuse de la mer, réservoir d’histoires dans les teintes sombres d’une mer nocturne, plus loin et plus tard le mouvement de la lumière, luminescence du roman à défaut d’incandescence, et je m’attarde sur les phrases qu’Yves-Noël souligna au crayon de bois, puisque c’est un livre qu’il m’a prêté, ou donné, je vois qu’il en a tourné toutes les pages, je sais aussi qu’il y eut l’amorce d’une histoire d’amour entre ces deux-là, et très vite un orage après quoi plus rien, ce serait donc, dans ma rêverie, un livre qui se transmet d’amant à amant, et je le reconnais, Yves-Noël, dans sa lecture, à ces quelques soulignements, je l’entends, je le rêve, je l’entends répéter une phrase comme on contemple un bijou: "Au bout, la mer était indivisiblement noire", et plus loin: "Devant nous, la mer brillait au soleil et ses reflets semblaient claquer en l’air comme une danse", en somme, embrasser le lecteur où il concentra quelque temps son attention sans penser à vous, un jour.

    En somme le Traité des élégances, I ne commence pas très différemment du Roman de la rose. L’auteur, qui est aussi le narrateur, y présente à la première personne — lui-même et le lecteur — son œuvre: "Cy est le rommant de la rose / Ou tout l’art d’amour est enclose", et l’autre écrit: "Il est assez remarquable que cette histoire d’être en vie, dans mon cas, ne soit pas encore terminée. On m’excusera d’aller à l’essentiel, mais le temps presse. Voici, pour simplifier, un livre sur la vie. Dont on ne fera jamais le tour? Non. Mais pour en expliquer l’éclat, un bref récit fera l’affaire." Le premier conte un songe "qui pourtant n’est pas mensonger", son arrivée au jardin du plaisir, et le récit paresse en longs portraits entrerompant ses aventures; le second ne cueillera jamais sa rose du Wessex, concluant, au chapitre de ses funérailles, à la volupté de perdre dans les règles du jeu. Un narrateur stendhalien aurait conquis le belle Anglaise, mais ici le narrateur avec constance s’applique à l’atonie, et la tentation du fait divers ne génère que la retranscription intégrale d’un article de journal au titre racoleur, Cinq morts pour un suicide raté, "procès d’un homme qui rate sa vie, qui rate sa mort, mais qui tue sans le faire exprès ses derniers et seuls amis", transposition, donc, récit cruellement symbolique des ratages du présent roman, avec la pleine conscience sans aucun doute de tout cela. Le roman raté et ses parades, les pirouettes romanesques, les échafaudages sans bâti, d’ailleurs c’est écrit: "N’est-il pas souhaitable d’analyser les choses en profondeur? Et la réponse est non. Il faut s’intéresser à la superficie. La superficie d’un cercle est égale à la somme des marottes qui la constituent." La surface des choses, la lumière dansant au dessus de la mer, les phrases noircissant les pages. A l’époque où écrit Guillaume de Lorris, le vide n’est pas un sujet, vide est un adjectif, pas un substantif. Dans Le Roman de la rose, le mot rien signifie très exactement quelque chose ou quelqu’un, on dit une rien comme dans ces vers évoquant "celluy temps délicieux / Ou toute rien d’aymer s’esjoye", ce que très précisément le narrateur élégant ne fait pas. Le vide n’est pas un sujet, ce n’est pas non plus une catégorie de la pensée. On objectera que Le Roman de la rose est aussi en surface, juxtaposition de portraits empesés des conventions du genre, femmes aux cheveux longs et fins occupées à se peigner, peaux très blanches, larges entrœils, robes merveilleuses. Mais cette immense surface invite à une fouille infinie, que complique encore l’histoire des lectures qu’on en fit.

    Au moins sait-on d’où ça parle, dans le Traité des élégances, I, avec toute la dérision, l’amusement, la légèreté qui sont la traduction acceptable d’une dépression sans doute bien française. Peut-être cette confusion toute médiévale, génératrice de fausse étymologie, doit-elle être restaurée: dans Le Roman de la rose, le mot auteur est en effet écrit acteur, souvenir de l’auctor latin.

  • Les réflexes d'une grenouille

    Paul Valéry: "Ce n'est rien de surmonter le banal. On réagit contre des sottises par des folies. Cela est mécanique. Toute l'histoire mentale moderne, art, politique, etc., est aussi simple que les réflexes d'une grenouille. Je hais ce jeu de réactions simples, automatisme de l'extrémisme, riposte symétrique; croyance à la valeur du neuf en tant que neuf, du vieux en tant que vieux; croyance à l'intense, etc. Mais il existe un point d'où l'étrange, ni le banal, ni le neuf, ni le vieux ne peuvent plus se voir."

    Je devrais pouvoir retourner au bureau demain, avec mes microbes, je préviendrai, qu'on ne s'approche pas trop de moi. Par la porte-fenêtre c'est comme une vidéo de, je ne sais plus, une artiste qui filme en plans fixes des morceaux de paysage, la nature ou la ville, des gens passent, ou simplement on voit défiler les nuages, tomber la pluie, bouger les frondaisons des arbres. Depuis mon lit je vois sept fenêtres, je pourrais filmer, ça donnerait un aperçu de mes journées, les tuyas ballottés par le vent, les rayons de soleil qui parfois illuminent le crépi, un voisin en bermuda jaune, mon salon de jardin inutile puisque je crains de sortir, le cendrier qui ne sert plus, comme si je commençais à pouvoir imaginer l'oisiveté, dans mes suées et mes réveils par tranches de quatre heures. J'ai vu un spectacle plus impressionnant à la télévision: lac de lave à la surface en mouvement, craquelures éphémères, nuages de gaz. Le guide expliquait aux trois personnes qui l'accompagnaient qu'ils étaient partout en danger, ils campaient sur des sols qui vibraient, se relayaient la nuit pour observer les coulées de lave, analyser les sons.

    Sagan se documentait peu, ou mal. Pour son plus gros roman, c'est une croisière, elle prévoit des escales irréalistes que corrige son éditeur, elle accepte les corrections sans broncher. Tous ces gens qui parlent de Sagan, la moitié de la journée, à la radio. Je n'entends pas tout parce qu'entre-deux je dors, mais ça repasse la nuit, je peux recoller les morceaux. Sur une vidéo de l'INA, Jeanne Moreau dit que les femmes écrivains commencent à écrire à la cuisine, qu'elles sont moins arrogantes que les hommes. Dans un Masque et la plume de la fin des années cinquante, des critiques relèvent des coquilles, ce qu'on appelle maintenant des coquilles, du genre "quelle qu'elle fusse". Les fautes sont tellement grossières qu'il est difficile de les attribuer à un écrivain. Alors on s'interroge: négligence de l'éditeur, des relecteurs. Dans une interview de 1984, Sagan dit qu'on l'a toujours considérée comme la petite fille qu'on corrige: style trop simple, copie trop courte... Je n'ai toujours pas compris s'il y avait une célébration particulière cet été, ou si on a décidé de combler le vide de l'antenne par un feuilleton sur Sagan. Les tics sont agaçants, j'écoute plusieurs extraits de romans de Sagan, et souvent il y a une voiture dont on précise la vitesse, 140, 150 km/h, et régulièrement, dans les émissions, on parle de la passion de Sagan pour les voitures et la vitesse. Ce qu'elle déplorait dans l'interview de 1984, qu'on ne voie pas la complexité. Je n'ai lu qu'un roman, comme beaucoup de gens: Bonjour tristesse. J'étais au lycée, je ne me souviens pas, peut-être une déception.

    Je pourrais demeurer enfermé chez moi plus longtemps, mes amygdales sont toujours douloureuses mais j'ai moins de fièvre. L'appartement me semble immense, je vais à peine dans le salon depuis que mon ancienne chambre est devenue salon. C'est la cuisine que je préfère, faite de bric et de broc, en plastique, colorée. J'écris sans but aujourd'hui, j'écris banalement, j'écris parce que je n'arrive pas à dormir cet après-midi, et que je suis enfin capable de me concentrer devant mon écran.