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Contagion, prévision, oscillation

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Je cherche les courbes du jour, elles ne s’affichent pas, il est trop tôt, la nuit est là, les graphiques restent coquilles vides tandis que les oiseaux réveillent le jour. Dix mille, trente mille, cinquante mille sur l’axe des ordonnées, point de courbe mais deux points dans la surface vide du graphique : deux pays, États-Unis, Corée du Sud, le premier sous la barre des cinquante mille, le second sous celle des dix mille Infectés. Hier soir, la courbe des États-Unis suivait une exponentielle plus forte que les autres, ironique performance étasunienne, j’observais les courbes des pays, frappé encore par la lecture de Giordano, sa mathématique de la contagion. La contagion africaine semblait anecdotique, les infographies lui donnaient l’apparence d’un toussotement inoffensif, mais j’ai lu Giordano, j’avais bien compris déjà, j’ai lu Giordano et je comprends que la contagion explosera en Afrique, qui sait, dans un mois. Tout cela est prévisible, non, tout cela est prévu — je comprends ce distinguo dans la tribune matinale d’un sociologue qui veut instituer un parlement du coronavirus tandis que le président vient d’installer un nouveau comité d’analyse, de recherche et d’expertise. Il est prévu que la contagion gagne toutes les parties du monde jusqu’aux confins des tribus des forêts et des minuscules chambres universitaires, la contagion sublime, celle qui n’a de frontières que les parois cellulaires, milliards de milliards de milliards de frontières vulnérables. Les courbes sont de toute façon invisibles. Le Monde les publie mais les réserve à ses abonnés : combien sommes-nous, la communauté des scrutateurs de courbes et des lecteurs du journal de confinement d’Éric Chevillard ? Car l’un compense l’autre dans mon oscillation quotidienne entre données factuelles et délires animaux — la courbe de mon intellect, celle de mes affects, une troisième pour la recherche de la sagesse, une quarte courbe pour la fureur poétique. Mais les courbes demeureront invisibles dans l’espace public, la rhétorique gouvernementale fourbit ses éléments de langage pour le commun des Susceptibles, les courbes métaphores, les courbes euphémismes : les mots courbes cachent la catastrophe comme si le deuil du monde n’avait pas commencé.

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