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écrire ou pas - Page 3

  • Esprit de grève

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    Mon gilet jaune est flambant neuf. Je l’ai déballé le jour de la manifestation en soutien à Manu, le dernier des éborgnés de la répression d’état. Ce jour-là je n’ai vu aucun visage connu à Valenciennes. J’ai manifesté seul parmi une foule rassemblée pour Manu. Mon gilet jaune est resté dans mon sac à dos, je n’ai pas osé le sortir, il était trop immaculé, trop large aussi, et trop fin, presque transparent. Et puis j’avais rejoint le cortège un peu tard, ayant perdu du temps à le chercher, n’ayant pas trouvé le parcours de la manifestation sur mon smartphone trop long à la détente. Je n’étais sans doute pas encore prêt à assumer le costume, mais j’étais là, je me sentais à ma place. Le parcours était sans saveur : le tour des boulevards de Valenciennes, qui portent les noms des artistes locaux, Watteau, Harpignies, Eisen. Les rues menant au centre-ville étaient barrées par des murs en plexiglas et défendues par des CRS. Il y eut quelques mouvements assez comiques, des groupes de CRS se mettant à courir, conspués par la foule qui chantait "Les putes à Macron, les putes à Macron, les putes, les putes, les putes à Macron !", mais il n’y eut aucun incident. La consigne avait dû être passée au plus haut niveau de ne pas dégainer, cette fois-ci.

    Il y a un an, j’étais très malade, bloqué chez moi devant la télévision qui faisait la chronique des revendications et des violences sabbatiques. Je m’étais d’abord moqué de cette colère jaune fondée sur la hausse du prix des carburants, me disant que c’était plutôt l’occasion d’abandonner la voiture individuelle, une fois pour toutes :

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  • Aller-retour

    Le coffre ne s’ouvre plus. J’y pénètre par la banquette arrière, suivant les instructions du manuel. Comme il fait noir, je télécharge une lampe-torche. J’enfonce la pointe d’un fin tournevis dans le trou indiqué sur le schéma, et aussitôt la serrure se débloque avec le bruit familier du coffre qui s’ouvre, comme une notification mécanique. Cela ne sert à rien : sitôt le coffre fermé, il persiste à le rester. C’est une panne électronique. Je regrette ma vieille voiture où les clés étaient fées.

     

    Le trajet dura quatre heures. Ma passagère écoutait un podcast chamanique derrière ses boucles blondes.

     

    Pour l’hôtel, on fera tout au moyen d’une carte magnétique : entrer dans le hall et dans la chambre, allumer la lumière. La harpiste a déjà perdu trois cartes. Elle en rit devant l’ascenseur. Le code de l’ascenseur est un code postal parisien très chic.

    On avait travesti mon amour. Dans l’opéra, on dansait avec des balais. Un soir de relâche, on dansa dans un vieux dancing. Comme je fumais à l’entrée, les videurs me confièrent qu’il n’y avait pas assez de viande sur la piste de danse pour laisser entrer cinq garçons affamés.

    J’avais sillonné la ville dans tous les sens. Le plus fantastique, c’était le rassemblement des oiseaux tous les soirs, aux mêmes heures dans les mêmes arbres, leur vacarme et leur odeur.

    Je remis le petit bouddha à sa place sur l’étagère. Laissai sur l’oreiller un poème américain. Poème d’homme pour une fois.

     

    Le trajet dura quatre heures. Ma passagère se plaignit de la difficulté d’un poème en prose que sa fille devait expliquer.

     

    Les boutiques de cigarettes électroniques pâtissent de l’inanité de leurs enseignes. Le vendeur désœuvré a des talents d’aquarelliste. Il faisait du gris quand je l’ai dérangé. Comme je le complimentai discrètement, il reconnut que les pinceaux et les pigments naturels étaient plus savoureux que les arômes frelatés qu’il me vendait.

    Je me privais de lait de vache depuis trois jours, j’en étais malheureux.  Je mangeais à des heures bizarres. Je surveillais mon corps. Faisais d’inutiles calculs sur les âges de ma vie. Avais des souvenirs par dizaines d’années, des envies à la pelle mais l’incapacité de les dessiner.

    On déplacera un jour ce couvercle de granit rose pour y déposer un autre cercueil. Ce matin, nous l’avons lavé, mon père et moi, et taillé l’arbuste épineux chargé de fruits rouges gonflés de pluie. Les plaques commémoratives s’oxydent, l’or des lettres se ternit par endroits. Je lave aussi les trois petits galets verdis par des mousses.

  • CIEL / TERRE (jeu d'enfant)

    Respirer d'une certaine manière — autre que la commune manière.

    Pratiquer chaque jour la louange — qui est une sorte de musique.

    Observer les pleins et les vides pour deviner de quel bois on est fait aujourd'hui.

    Utiliser plutôt une cuillère en bois d'olivier car les champignons s'y plaisent mieux.

    Allumer un feu au milieu du chant nocturne des grenouilles qui s'altère en quasi demi-tons autour d'un naïf mi bémol.

    Dénoyauter des prunes à cochon à s'en vernir les doigts — les cuire longuement à feu doux pour les réduire en une sombre bouillie.

    Donner son signe à la première venue — étant soi-même un premier venu.

    Ouvrir le livre au hasard — certain que cette page seule en réanimera le désir.

     

    — Tout ici se relie, des racines de la menthe sauvage qui borde le jardin aux sommeils qui profitent de la nuit.

     

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  • Y _ _ _ _ _ _ _ R

    Marguerite, faisant référence au sien — qu’elle et son père s’étaient amusés à recombiner —, comprenait tout à fait qu’on changeât son patronyme, qu’on s’en inventât un tout neuf, qu’on en controuvât un qui fût parfaitement sien, sans généalogie autre que celle, imaginaire et hypothétique, de l’œuvre à venir. Pour ce qui est du prénom en revanche, elle ne concevait pas qu’on le quittât.

    Marguerite et Greta ont la même origine. Elles sont perles en persan — non fleurs —, ce qui donne un lustre nouveau à "L’huître" de France Ponge. Magicmaman.com cite quantité de célèbres Marguerites, Margarets et Gretas. Il fournit aussi des données chiffrées sur la popularité du prénom Greta de 1904 à 2016. On apprend ainsi que 204 personnes portent ce prénom en France, dont 204 femmes et 0 homme. On observe un pic en 1990 avec quatorze nouvelles-nées prénommées Greta. Gageons que la mort de Greta Garbo et les hommages qui l’accompagnèrent n’y sont pas étrangers. Gageons qu’un nouveau pic est à prévoir pour 2019.

    marguerite yourcenar,greta thunberg

    Quelle sorte de lettre écrirait la Marguerite qui fut la première académicienne française au siècle passé à la Greta la plus visible du siècle en cours ? Prendrait-elle sa plume le 11 octobre 2019, jour de la proclamation du Prix Nobel de la Paix ?

    Il n’est pas certain que nous puissions encore longtemps caricaturer ses nattes ni retwitter les tartufferies de nos dirigeants car il n’est pas certain que l’eau coule encore longtemps au robinet ni que les données numériques continuent d’affluer sur nos écrans. Cela ne m’empêche pas cependant de pédaler dans ma salle de sport devant un écran tactile qui me précise combien de kilomètres je parcours sur place — manière de passer le temps en écoutant toutes les perles archivées sur le web.

  • Raison sociale poète

    J'avais l'air d'un rockeur avec cet immense écrin à guitare électrique. Mais je n'en étais que le dépositaire le temps d'un Avignon-Lille. Un mois à Avignon, oublié le digicode de mon immeuble. J'avais laissé une bouteille de kéfir au frigo. Parfaitement transparent, bulleux et anisé. Les légumes lactofermentés, al dente. "Le tronc de la boulangère au-dessus du comptoir est habillé comme une chanteuse", dit à mon oreille Nathalie Quintane, comme un exemple dans une leçon de philologie à la Ionesco (tandis que je pédale elliptiquement au niveau 10 et que mon pouls bat à 127). Mon vélo, réparé, pneus neufs, roue arrière dévoilée. Ma voiture, ils viennent de m'appeler, faut patienter. Pneus neufs. Prochaine destination, l'Aveyron. Pendant ce temps j'écoute la voix de Viviana qui fait rimer presque "autodidacte et "maladie cœliaque". Je sirote un mauvais café en face de Norauto. Faut que je prépare mon discours de boxeur pseudo écoloresponsable. J'ai le short et la veste. Repéré des gants. Ce sera Passiflore & champignon dans la forêt profonde. Décidément, ma patrie n'est pas la France, ni la Néo-Espagne, ni même l'Orient.


  • Le festin

    "Il faut changer la pile, mais pourriez-vous aussi ôter les poussières du cadran ?" Il allait voir ce qu’il pouvait faire. Je lui avais aussi demandé un passant pour une autre montre au bracelet fatigué. Les fournisseurs ne fournissaient plus les passants séparément. Il avait bien un stock de passants de seconde main, des restes de vieux bracelets laissés par des clients. Je ne trouvai rien qui fît l’affaire. Il lui fallait un peu de temps pour nettoyer le cadran. J’avais rendez-vous à la banque juste en face. Je reviendrais plus tard, la montre serait prête.

    À la bibliothèque de la gare, meuble en plein air coiffé d’un toit pentu et fermé par des carreaux coulissants en plexiglas où l’on peut déposer et prendre ce que l’on veut — car les livres, qui ont perdu leur auréole, ne se monnayent plus guère —, j’avais choisi Salambô. Le festin me subjugua dans le train, j’en goûtai la prose dense et bariolée — voyez ces archers de Cappadoce qui s’étaient peint avec des jus d’herbe de larges fleurs sur le corps !

    La brume se leva vers midi d’après ma montre. Un journal avait titré sur l’assèchement des châteaux d'eau. Je broyai un navet, une carotte, du céleri et une tige de rhubarbe. Versai la purée dans une chaussette à thé. Le jus vert coulait sur mes mains tandis que je pressais la poche gonflée. J’en remplis un grand verre. — Depuis quelque temps, je faisais grand cas de l’assimilation des minéraux.

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  • La visite

    Les mains n'hésitent pas, cherchant les objets familiers, se souvenant des gestes répétés mille et mille fois. Elles saisissent, à peine tremblantes, les sucres blancs à la géométrie parfaite — on les croyait disparus, relégués au rayon des alimenteurs, remplacés par d'autres plus baroques, plus rustiques, plus rassurants, complets en somme : ingénus sucres de canne aux allures brutales de pépites. Le sucrier en inox à nouveau se remplit, plus généreux et plus présentable ainsi. On commente l'abondance retrouvée, comme une scène minuscule d'une comédie domestique, sans importance et pourtant essentielle à la bienséance autant qu'à la convivialité de la situation.

    Le sucrier... — Je me souviens m’être souvent fondu dans sa contemplation, y cherchant l’impossible miroir d’une autre vie dans ses courbes sévères et décoratives — dont je dirais, maintenant, qu’elles sont un écho manufacturé de l’Art Déco —, étonné que le couvercle s’y ajuste chaque fois si bien, m’amusant à l’ôter et à le remettre, observant la maculation progressive du sucre sitôt que j’en avais trempé un côté à la surface du café dans la tasse de l’un ou l’autre de mes parents, surveillant aussi la lenteur de la pendule en chêne, rêvant d’être tout à l’heure, le sucre bruni finissant par fondre sous l’action de la salive.

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  • Le livre est refermé

    Le livre est refermé.
    La patate douce et la courgette, en rondelles alternées, ont cuit à basse température pendant deux heures, les unes un peu sèches en surface, les autres encore juteuses.
    "Est-ce que je peux venir dîner avec vous ce soir ?"
    Je prépare un jus de pastèque et de chou blanc avec du gingembre.
    Ce sera le dîner.
    Reste, dans la paume de la main, un paquet de fibres vertes dont je fais une inutile boule.

     

     

    Le ciel est enfin dégagé.
    On parle du livre.
    Ce que je n’arrive pas à bien exprimer, je l’ai écrit, quelques pages manuscrites dans une enveloppe bleue.
    On dîne au soleil.

     

     

    Plusieurs jours que je vivais au rythme du roman familial, page après page.
    J’étais guidé par mon narrateur de père, j’ai rencontré ma mère à tous les âges de leur vie à deux, de leurs regards qui se "tendaient la main".
    Le livre est refermé mais il continue : c’est la vie, toujours devant.