Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

écrire ou pas - Page 4

  • Tel qui rit vendredi, dimanche pleurera

    J’ai recouvert le livre avec une copie d’examen de format A3. Ça lui fait une drôle de couverture, comme s’il restait à en inventer le titre et à l’évaluer, avec la mention de rigueur : "Appréciation du correcteur". Il s’agit d’être discret. Je lis mais n’en ai pas le droit. Je surveille des épreuves du baccalauréat. La philosophie puis le français, de 8 à 18 heures. Le règlement dispose que "la surveillance est exclusive de toute autre activité". D’où le camouflage du livre. Enfin, ça ne trompe personne : je lis. Mon téléphone sommeille dans la sacoche de mon vélo. Je lis, et, de temps en temps, j’apporte une feuille de brouillon ou une copie à un élève qui en fait la demande. 

    https___www.jetsdencre.fr_jetdencre_images_produits_11179.jpg

    Un collègue se penche sur mon livre : "Ce sont... les mémoires de mon père." C'est un grand format, la mise en page est serrée mais élégante. La lecture est assez lente, me demande une grande concentration. Tous ces noms, ces visages inconnus pour moi, des situations, des lieux qui ont changé me font vivre les années cinquante dans la tête et par les sens de mon père. C’est étrange et agréable. Des impressions furtives, des paragraphes comme des nouvelles, des micro-histoires pour moi, des rêveries ou de longues interrogations pour lui, résumées en quelques lignes. Telle jeune fille à l'arrêt du tramway, une forme de visage, la Place de la Déesse... Années de formation, roman initiatique.

    la_derniere_seance.jpg

    Le soir, je regarde La dernière séance à la télévision. Les gueules d’ange des héros du film m’avaient attiré dans les annonces publicitaires, mais je suis un peu déçu en découvrant que cette histoire qui se passe dans les années cinquante au Texas a été tournée en 1971. Cela ne m’empêche pas finalement de me laisser prendre par la fiction, après une journée dans la peau de mon père, dans la vérité de sa subjectivité.

    Je prépare la correction des copies de bac, prenant des notes sur le sujet. Sans m’en rendre compte, je laisse mon stabylo sans capuchon contre le livre. Une tache jaune fluorescente macule le coin haut des pages 303 à 347 : quel dommage ! Je compte bien que le temps affadisse ce jaune criard. Il a une drôle d’allure, mon livre, avec cette couverture et cette tache. Disons qu’il vit.

     

    Demain j’irai chercher mon lot de copies.

     

    J’ai siroté un jus de concombre et de tiges de betteraves et de rhubarbe. Mangé cinq sardines qui me faisaient très envie. De la choucroute froide. Une galette de fibres de tomate, de pastèque et de gingembre, restes du jus de ce midi. Je me réalimente. J’ai rompu le jeûne dimanche soir. Aujourd’hui j’avais très envie de ces sardines, alors pourquoi pas.

     

    Demain je ferai un jus de courgette et d’ananas.

     

    Il faudra que je pense à mettre le kombucha en bouteille. Préparer une autre fermentation de thé noir, ou peut-être de verveine, puisqu’Olivier m’en a soufflé l’idée.

    Demain soir il faudra filtrer le kéfir qui aura terminé sa première fermentation. Je préparerai une bouteille aux étoiles de badiane. Une autre à la menthe poivrée.

     

    les_plaideurs.jpg

    Ce matin, sur le chemin de la gare, j'empruntai une vieille édition des Plaideurs dans la boîte à livre de la place de l'hôtel de ville. Les premiers vers prononcés par Petit Jean (le prénom de mon père) m'égayèrent :

    Ma foi ! ſur l’avenir bien fou qui ſe fira :
    Tel qui rit vendredi, dimanche pleurera.

  • Si tu oses

    Quelques efforts dans l'air, une nuit un peu plus douce, la chute des cheveux dans le lavabo.
    Sous la peau, des muscles inconnus.

     

    Consentir, refrain.
    La pendule du philosophe.

     

    S'adapter, refrain.
    La pendule de la philosophe.

     

    Prime Minister! Ton collier, c'est une chaîne.
    Ce bleu, le travestissement d'une journée.

     

    Un livre, je n'arrive pas à lire.
    Tous ces livres.

     

    La musique, seule, et des vers enchanteurs, vers américains.
    Banish Air from Air, Divide Light if you dare, etc.

     

    Et ce rêve olivier, tapi dans un hameau.
    Planter une verveine et saluer la vie chaque matin, chaque soir.

  • Déconnexion

    J'avais dû retourner au bureau à l'heure du déjeuner, un aller-retour au soleil pour une carte SD. Je sentis une présence anormale, quelqu'un qui aurait dû me dépasser mais qui continuait de marcher au même rythme que moi. Il me complimenta, mes chaussures, ce devait être des Clarks, non, c'était une autre marque, je ne savais pas, l'intérieur était rouge, mais la marque, je ne savais pas. Ce n'était pas facile, il fallait payer pour tout. Il me dit au revoir, s'éloigna, rejoignant un groupe d'hommes attroupés devant un vieux bâtiment.

    On passait la journée au conseil régional, on filmait dans l'hémicycle. Le bois clair et la blancheur étaient épuisants.

    Dans la station de métro, un jeune homme pleurait. J'étais au guichet automatique, je rechargeais ma carte. Je lui donnai un billet de cinq euros. Qu'est-ce qui le mettait dans cet état? L'auberge de jeunesse lui coûtait vingt-sept euros par jour. Le visage tordu de désespoir et beau cependant, il puait sans doute autant que Rimbaud à ses heures les plus anarchiques.

    Clélie voulait des écouteurs sans fil. Le vendeur me proposa différentes options d'assurance, il proposait même d'assurer tous les appareils connectés de la maison. Je lui répondis que j'étais plutôt en voie de déconnexion. Je venais pour des écouteurs et me retrouvais au bord de signer un contrat d'assurance! On pouvait assurer ces minuscules écouteurs contre le vol, la casse et la rouille pour sept euros par mois. Il n'insista pas, ayant remarqué le selle de mon vélo que j'avais décrochée pour éviter de me la faire voler.

    airpods.jpg

    C'était son anniversaire, quinze ans! Quand elle monta dans la voiture, je remarquai sa nouvelle montre. Cet écran flatteur, ce noir uni qui n'affiche rien, pouvant tout afficher. La machine compterait ses pas, évaluerait la qualité de son sommeil, répondrait instantanément à la moindre de ses requêtes.

    J'avais préparé une génoise très citronnée, fourrée avec un confit de pommes et de noisettes, recouverte d'une ganache de chocolat au lait. On parla des élections. L'un allait étudier les programmes de campagne. L'autre voterait Macron. Je m'abstiendrais. Le cidre était trouble. Je jouais avec mon neveu, poussant le carton dans lequel il s'était assis. Il riait de bon cœur. Je lus, en petits caractères, sur le boîtier des écouteurs: "designed in California / assembled in China". Des tonnes de matière pour extraire les quelques grammes de métaux rares nécessaires à la confection de ces accessoires.

     

     

    Et moi, je continue de rêver d'une cabane et de l'herbe mouillée du matin, je rêve d'ouvrir une porte en bois qui grincerait un peu et d'humer l'air de la saison, je rêve de rêver la journée qui commence.

     

     

  • Sa vérité au vent

    C'était un drôle d'anniversaire. Le gâteau figurait un certain Georges. Un personnage de dessin animé. Je dis cela car le lendemain je feuilletai Un certain Plume. Et je feuilletai aussi un recueil jauni d'Alain Bosquet qui me parut si familier que presque j'en pleurai.

    Georges était au chocolat, le gâteau brun recouvert d'une peau rose et d'un habit rouge. Les pieds étaient en pâte d'amande. On rompit le second pied, il y avait deux amateurs.

    Le petit souffla les trois bougies, et les ressouffla. N'y goûta pas, à Georges. Mangea une crème dessert.

    Je fus tout à fait nul. Sur les huit premières questions, je ne comptais que trois bonnes réponses. Je n'avais aucune idée de l'heure de sa naissance, ne connaissais pas tous ses prénoms, m'étais trompé sur l'âge de ses premiers pas, ne connaissais pas son dessin animé préféré.

    J'étais préoccupé par un certain H qui se débattait contre père et médecins. C'était un garçon mais tout le monde ne semblait pas d'accord. Je me familiarisais avec ce drôle de verbe de mégenrer qu'il m'avait fait découvrir. C'était devenu plus clair pour moi : "mégenrage / mais j'enrage !"

    Ce soir-là je fus Monsieur Personne.

    Mais:

    Monsieur Personne
    effacera les villes,
    s'enivrera de vieux royaumes
    comme de vins mal digérés,
    s'inventera une âme...

    C'est du Alain Bosquet.

    Le lendemain, au milieu des passants, un peu en retrait dans un pseudo-café, j'écrivis quelques vers.

    desarrois (2).jpg

  • Tour abolie

    Il fallait d'abord traduire le poème de Guillaume d'Aquitaine en français, puis en anglais. C'était pour les besoins d'un spectacle dont j'ignorais tout. Seul ce poème importait.

    Pour le français, je proposai:

     

     

    Ferai un vers d'absolument rien.

     

     

    C'est ce premier vers qui concentrait toutes les attentions. Certains traducteurs préféraient "un vers de pur néant" ou "de pur rien" comme dans cette version oulipienne.

    yves-noël genod,guillaume d'aquitaine

     

    Pour l'anglais, je proposai une traduction à la manière d'Emily Dickinson:

     

    Will do a Verse out of absolutely Nothing—
    Won't deal with Me nor Other People—
    Won't deal with Love nor Youth—
    Nor anything else—
    I found it sleeping—
    On my Horse—

    Out of what did I make those Verses—I do not know—
    I will transmit Them to the One—
    Who will transmit Them to One Another—
    Over there—towards Anjou—
    So that He can send me from his Case—
    The Counter-Key—

     

    Ici, c'est la contre-clé qui faisait rêver. 

    Contraclau dans l'original.

     

    (Chez Elle, les capitales sont l'attention médusée, l'admiration et l'effroi devant la chose ainsi nommée, si étrangement nommée, et tellement plus étrange encore dans cette épopée du rien qu'est un poème de la main d'Emily.)

     

    Nous en resterions là.

     

    Comme une consolation.

     

     

  • Poème non daté

    The mob within the heart
    Police cannot suppress
    The riot given at the first
    Is authorized as peace

    Uncertified of scene
    Or signified of sound
    But growing like a hurricane
    In a congenial ground.

     

    E. Dickinson

     

     

    La populace du cœur
    Ne peut être contenue par la police
    Au début l'émeute est autorisée
    Car elle ressemble à la paix

    La scène n'est pas homologuée
    Son bruit n'a pas de sens
    Mais elle s'enfle comme un ouragan
    Sur un terrain propice.

  • En écoutant le grand débat avec les intellectuels

    DÉSOLÉ, SAMSOUL — Inscription sur la façade de la boutique Samsung des Champs-Élysées, peinture jaune sur verre étoilé, artiste anonyme, 16 mars 2019.

    grand_debat.JPG

    Il me semble que dans une société qui permettrait à chacun de réussir son cursus de formation avec toutes les connaissances et compétences requises, personne ne voudrait exercer un métier subordonné. Tout le monde voudrait être chef, disons son propre maître, créateur, inventeur, appelez cela comme vous voudrez. Ou que, dans un esprit coopératif, on se réunirait pour créer ensemble, mais sans hiérarchie.

    Qui tiendra le balai ? Qui vous répondra au guichet ? Qui assurera la sécurité à l'entrée du siège de la banque ? Qui sera voiturier au Fouquet's et qui fera la plonge ? Et qui a ôté de chaque bouteille d'eau l'étiquette Cristaline pour éviter de faire de la publicité à l'eau préférée des Français (comme dit bêtement la publicité) pendant la retransmission en direct de ce grand débat avec 64 intellectuels ?

    Les jeunes adultes en France, ceux qui ont une petite vingtaine d’années, ont pour la plupart, comme on le dit dans l’institution scolaire, validé un socle commun de connaissances et de compétences (on y a ajouté la culture il y a quelques années quand une loi a prétendu refonder l’école). Si vous lisez le décret qui institue ce socle commun, vous serez étonné de constater son ambition éducative : apprendre aux jeunes à penser par eux-mêmes, à comprendre le sens du droit et de la loi, les systèmes naturels et les systèmes techniques, à coopérer pour réaliser des projets, à exercer leur esprit critique pour discriminer les informations relayées par les médias. Tous les jeunes gens ou presque valident leur socle en quittant le collège. L’institution scolaire valide toutes ces compétences pour la plupart des élèves. Un jeune de quinze ans est supposément un honnête homme, une honnête femme.

    Le commun dont parle le Président de la République ce soir est là, dans ce socle commun. Ci-gît le commun. Un fils de chômeur et une fille de grand patron de presse et de boutiques de sacs en croco ont le même socle, validé par la même institution scolaire. Mêmes compétences à quinze ans. Mais quels destins ? Supposons qu’il n’y ait aucune hypocrisie dans ce système : qui tiendra donc le balai ?

    J’ai toujours pensé, et parfois dit, quand je me sentais en confiance, que, dans mon métier de professeur, je suis prêt à tenir le balai pour nettoyer ma salle de classe. Je l’ai toujours tenu chez moi, avec conviction et avec une certaine maniaquerie, et je ne vois pas pourquoi je ne le ferais pas au travail. Je serais complètement responsable de mon enseignement et de mon espace. Cela me permettrait en outre d’éviter les produits détergents dont on abuse dans les établissements publics. Quand je travaillais à Paris dans une grosse direction centrale de ministère, je croisais les femmes de ménage tôt le matin. Je me souviens de l’une d’elles qui suait beaucoup. On se disait bonjour en souriant, "Bonjour Monsieur", "Bonjour Madame", parfois je lui disais "bon courage". Quand je m’étais intéressé au concours de l’ENA, j’avais lu qu’un énarque stagiaire devait être attentif à la qualité de ses relations, tant avec un préfet qu’avec une femme de ménage. Souvent, cela sentait mauvais dans les bureaux après le passage de la femme de ménage. La serpillère était sans doute moisie. Son travail se terminait en milieu de matinée. Elle avait un petit contrat, commençait à 6 heures et terminait à 10 heures. Un jour, en sortant du ministère, un homme m’a abordé. Il voulait parler au chef de cabinet de mon ministre*. Il avait travaillé sur un chantier du ministère l’année précédente. Il lui était arrivé de discuter avec le chef de cabinet, il lui semblait qu’ils s’entendaient bien. Ce jour-là, il était dans l’urgence : il allait devoir retourner en Afrique, faute de papiers à jour. Il s’était dit qu’un coup de pouce du chef de cabinet lui éviterait le charter. Mais le ministre avait changé, et le chef de cabinet aussi. Je me souviens aussi d’une conversation hallucinante à Paris, avec une galeriste du Ve arrondissement qui payait sa femme de ménage au noir, à un taux horaire indécent. Et l’impression, quoi qu’il en soit, de contribuer au bien-être d’une personne dans le besoin.

    Imaginons donc qu’à la station essence de votre supermarché, l’employée (c’est souvent une femme) qui vous tend sous l’hygiaphone le pavé numérique pour que vous composiez votre code bancaire, qui fait cela plusieurs heures par jour, ait validé son socle commun. Qu’elle ait cela en commun avec vous. Et c’est sans doute le cas si vous êtes assez jeune pour avoir passé le bac après 2009 ou 2010. Vous pouvez considérer qu’elle a réalisé ses ambitions en accédant à ce poste. Ce poste est utile, même si les pompes automatiques se sont répandues.

    J’essaie juste de dire que notre société tient, qu’elle tient encore, parce que nous sommes serviles. Servile derrière l’hygiaphone. Servile au volant d’un rutilant SUV allemand parce qu’au service d’un grand patron omnipotent. Servile parce que tant de métiers se sont paupérisés ces derniers temps, comme le dit Bernard Stiegler. Juristes paupérisés, communicants paupérisés, professeurs paupérisés, etc. Je ne parle pas d’argent, mais de rapport au sens de son travail.

    Continuons de valider des socles et de délivrer des masters en disruption. Voyons si un jour il y aura de la place en France pour 70 millions de consciences épanouies. Alors chacun tiendra son balai et plus personne ne balayera le hall du siège de la banque. Ou alors reconnaissons que nous avons besoin de l’infériorité de notre prochain, qu’elle est nécessaire à notre épanouissement (notre capital, nos loisirs, les grandes écoles de nos enfants), et ne disons plus hypocritement qu’il n’y a pas de petits métiers.

     

    * Lequel ancien ministre, devenu académicien, s'exprime ce soir à 22h20, disant que les jeunes ne voient pas la différence entre le temps de leur désir et le temps de la réalisation des choses, recommandant de tendre la main aux jeunes qui ont manifesté contre l'inaction du gouvernement face au dérèglement climatique, de restaurer la confiance face au pessimisme, la raison face à la croyance, etc. 

     

     

    les_enfants_chinois.jpg

    Source : lundimatin