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écrire ou pas

  • Les nuits de Pierre Rabhi

    Le journaliste du Monde répondait aux questions du journaliste du Média. Cela se passait dans un décor de salle de rédaction, on discutait autour d’une table ronde, des ampoules à filament type Atlanta décoraient une autre table assez grande en bois clair ainsi qu’une table basse métallique noire. C’était harmonieusement tendance. L’enseigne du Média ornait un mur d’une combinaison graphique de lettres pleines et vides sculptées par une lumière diffuse, et, au fond de la salle, des fenêtres d’atelier achevaient de designer la causerie aux 153539 vues.

    Les deux hommes éreintaient un vieux sage autoproclamé qui avait le tort de rassembler des auditoires pléthoriques pour leur conter le fabliau du colibri. Pour ma part, j’aurais plutôt parlé d’une fable, mais quoi qu’il en soit, le père Rabhi — ainsi se nomme l’accusé — parle plus volontiers d’une légende. Reconnaissons que le journaliste qui avait longuement enquêté et avait lu pendant quatre mois la prose et les vers du vieillard connaissait bien son fabliau amérindien. Il nous apprenait en effet que la rengaine aviaire telle que la colportaient le prophète et ses suiveurs était tronquée. Certes le colibri, en déposant goutte d’eau après goutte sur l’incendie ravageur, intrigue le tatou qui trouve cela bien dérisoire, mais ce que nous ne savions pas, c’est qu’il s’y épuise et en meurt! Était-ce là ce que le père Rabhi souhaitait à l’humanité?

    — Et puis, s’y connaissait-il vraiment en matière d’agriculture ? Avait-il jamais écrit le moindre article scientifique? Ne prétendait-il pas avoir été ouvrier avant de devenir agriculteur, alors même qu’il était employé? Ne faisait-il pas profession de sculpteur quand il s’était établi dans la Drôme? N’était-il pas un rêveur doublé d’un imposteur? Ne s’opposait-il pas farouchement à l’esprit des Lumières, lui préférant une spiritualité obscurantiste? Ne souhaitait-il pas que nous redevinssions tous des paysans comme sous l’Ancien Régime? N’était-il pas conservateur, et même réactionnaire quand il préférait parler de complémentarité plutôt que d’égalité entre les hommes et les femmes? Ne prêchait-il pas chez ses voisines les nones? Mais, dans le même temps, ne recevait-il pas les patrons du CAC 40 à l’heure du thé? Par un honteux tour de passe-passe langagier, n’avait-il pas troqué le vœu de pauvreté, ô scandale, contre celui de sobriété? N’était-il donc pas un communiquant comme les autres? Ses inénarrables bretelles et ses tristes pantalons en velours côtelé ne dissimulaient-ils pas un confortable matelas de billets? Finalement, n’était-il pas, ce soi-disant humble paysan, un cadre de l’industrie culturelle, et, à ce titre, fallait-il vraiment le prendre plus au sérieux que Pamela Anderson?

    Non content de manipuler les foules dépolitisées et promptes à gober des sornettes, l’octogénaire dormait sur une natte. — Ici, le Média, incrédule, insère une vidéo montrant le vieil homme chez lui. Nulle ampoule à filament, nul artifice. Une chambre, mais surtout un bureau: on y lit, on y écrit, et, parfois, quand il fait sommeil, on déplie une natte, qu’on replie sitôt réveillé. Mais qui diable pouvait raisonnablement concevoir qu’on se contentât d’une natte quand on facturait ses conférences 2000 euros et qu’on vendait plus d’un million de livres? Plutôt que de cultiver la terre selon des principes empiriques avec un rendement aléatoire, plutôt que de chercher en soi les ressources pour vivre mieux, plutôt que de préférer la communauté de vie à la communauté scientifique, plutôt que de s'aveugler dans une écologie naïve et somme toute inoffensive, n’était-il pas plus efficace de se mobiliser en menant des combats politiques sur les terrains balisés du monde et des médias? N’était-ce pas ainsi que nous pourrions le transformer, le monde? — N’était-ce pas avec les modes de pensée qui les avaient engendrés que nous allions résoudre nos problèmes?

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  • Fable carbone

    Un jour, le prix du diesel égala celui de l’essence. Les sapiens français qui carburaient au vilain diesel ne laissaient pas de s’indigner, s’en prenant au président de la République Carbone, au ministre des taxes et à celui du remboursement des dettes. Même les vertueux propriétaires de voitures essence commencèrent à gronder quand la facture à la pompe dépassa les cent euros. Pouvait-on accepter que les trajets quotidiens pour aller au bureau, faire les courses au centre commercial ou conduire les enfants chez mamie coûtassent bonbon? Comment joindrait-on les deux bouts? Allait-on renoncer aux vacances carbone?

    Et puis les hydrocarbures devinrent si chers que quelques sapiens proposèrent que tout le monde abandonnât voitures, avions, scooters, plastiques, gaz-de-ville, vêtements éphémères, etc. Le hashtag #BalanceTaBagnole rallia soixante-dix millions de consommateurs. Quelques-uns voulurent résister, mais ils n’étaient pas assez nombreux pour changer le cours inexorable du progrès. Leur colère fit long feu.

    Avec la tôle des SUV, des camions et des avions, on fabriqua des cadres et des roues de vélo, des trains et des tramways, on rouvrit de vieilles gares. On n’était pas moins mobile, mais c’était différent. Quand vous ne pouviez pas vous déplacer, quand il pleuvait trop fort ou que vous aviez crevé, ce n’était pas si grave, on ne vous en voulait pas. De toute façon, on produisait moins, on réparait les dérailleurs et on reprisait les chaussettes, on communiquait raisonnablement, on avait troqué les écrans contre le théâtre et les concerts, on avait appris à lire des textes de plus de dix lignes et à utiliser le subjonctif imparfait.

  • Mi-octobre

    C’était un carré, ce qu’on appelle un carré semble-t-il dans le jargon du rail, et j’avais posé mon sac à dos en face de moi. Je lisais les dernières scènes d’un drame philosophique qui n’avait rien de théâtral, ou dont la théâtralité paraissait artificieuse, mais peu importe, c’était un dialogue philosophique du temps présent, un Cratyle et une Diana reclus dans la spirituality room d’un aéroport fin-du-monde, un bouddha souriant au-dessus d’un distributeur de boissons, le plafond s’effondrant par endroits. L’un prétendait breveter le langage sous forme de forfait langage, de crédit langage et d’abonnement à la logosphère, convaincu du devenir chose des mots. L’autre déplorait le devenir aphrodisiaque de la civilisation et tentait de poursuivre le vent pour l’exposer en faisceaux de couleurs et en nappes d’ondes dans une galerie. Ils s’étaient aimés il y a quinze ans et s’étaient retrouvés fortuitement dans cet aéroport. C’est Diana qui avait baptisé Cratyle, car il s’appelait Jason avant leur rencontre. Cratyle, au XXIe siècle, possède un ordinateur et fomente un gros coup financier, mot de passe DIANA. Tandis que Cratyle gît inconscient, Diana fouille dans son ordinateur et envoie sans état d’âme le dossier du brevet à ses amis linguistes, artistes et bègues.

    Le train s’arrête à Orchies, une jeune fille se penche vers moi, me demandant si la place est libre. Comprenant son embarras, je lui dis que le magazine posé sur le siège n’est pas à moi. Elle le déplace dans l’angle opposé au mien dans ce carré où j’étais seul depuis le départ, s’assied à côté de moi, préférant, comme la plupart des voyageurs, être dans le sens de la marche. Nos coudes se gênent sur l’accoudoir, je me replie contre la fenêtre. À Templeuve, une autre jeune fille s’installe qui mange et boit aussi discrètement que possible, puis une autre encore qui coince le magazine verticalement sur la grille du climatiseur car il n’y a plus guère de siège disponible. Je feuillette le magazine, Lille durable, tous mobilisés, un éditorial de la mairesse, Agir ou périr, et, page après page, Faites germer vos idées vertes, des Bulles à flotter, Les Lillois en quête de jardins, La rue, ça se partage, Les fêtes aussi peuvent être durables, La ville chasse le gaspi, Le labo du zéro carbone, autant de titres qui auraient réjoui Philippe Murray. « Le monde est détruit, il faut le versifier », écrivait-il.

    Comme j’arrive au bureau, je suis témoin d’une séparation bruyante en pleine rue, qu’elle nique sa race, sale pute, la jeune fille répondant sur le même ton puis traversant la rue et marchant devant moi, rejointe par un vieil homme barbu et chevelu qui lui aussi a assisté à la scène, au costume aussi dépareillé que défraîchi. Ils discutent, je suppose qu’elle explique la situation à cet inconnu qui a manifesté de la compassion. Je ne suis pas assez rapide pour photographier le dos d’un passant qui affiche en lettres capitales SAN ANTONIO. Mes semblables me réjouissent, je vois bien que tout cela échappe aux verbosités médiatiques et politiques, et que l’on ferait mieux de se laisser vivre au hasard et selon des affinités animales. Il fait drôlement chaud aujourd’hui, octobre a les oripeaux de l’été. Rien n’est normal ces temps-ci. Rien ou presque n’a été bon depuis ma naissance, non que mon sort tout particulier ait un quelconque intérêt en l’occurrence, mais, tordons les temps verbaux, en 1975 tout serait bientôt fichu, certains l’avaient écrit, le fameux Rapport sur les limites de la croissance, 1972, éditions Pisser dans un violon.

    Ma pause, je la fais à la Fnac, je cherche un livre, Défaire la tyrannie du temps, mais je repars avec Une histoire environnementale de l’humanité. Je me plonge dans les premières pages en attendant un serveur et un café qui ne viendront jamais. Des macaques se baignent dans l’eau chaude au tréfonds des Alpes nippones, la description d’une fausse nature, « anthropisée, façonnée de la main de l’homme, un raccourci saisissant de ce qu’est notre planète aujourd’hui ». Marchant dans les rues de Lille, je prends en photo une vieille enseigne bien connue. Ici c’était une librairie, des livres anciens, des livres choisis, une vieille dame au milieu de ses trésors. Je m’arrêtais souvent pour examiner cette vitrine, mais j’achetais plutôt mes vieux livres dans des bouquineries où je pouvais circuler à loisir sans être intimidé. C’était les années 90, je n’avais pas encore de téléphone, un ordinateur mais pas internet, il me semblait que chaque livre découvert puis ouvert, que l’odeur âcre des papiers du XIXe siècle me reliaient à un lecteur du passé, à une époque et à un rapport au monde particulier. Aujourd’hui, derrière l’antique vitrine, l’espace est dégagé, des écrans géants scandent le nom d’une marque coréenne. Il fait 22 degrés, tout va bien.

    Je quitte le bureau à 17 heures après avoir parcouru un article sur un projet de loi, quelque chose comme les habits neufs de l’empereur. Dans la cage d’escalier j’appelle mon amoureux. Il est en Suisse, j’ai vu sur une photo le panorama qu’il peut admirer depuis la fenêtre de sa chambre. Dans une heure, il commencera à répéter, chanter, faire vibrer ses cordes vocales en s’ajustant aux fréquences des autres chanteurs. Je ne connais rien de plus extraordinaire que cette capacité à atteindre la perfection technique tout en la dissimulant par la singulière complexion des chairs et des nerfs.

    Dans le train, mon voisin me gêne, histoire de coudes encore, de corpulence. Il lit Muhammad, vie du prophète. Il fait 25 degrés, c’est un vieux train sans climatisation, ma fenêtre ne s’ouvre pas.

    Je m’installe plus loin, des places se sont libérées. Là j’ai de l’air. De l’autre côté de l’allée, un homme lit le Droit civil  des biens.

    Mes semblables me réjouissent.

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