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écrire ou pas

  • Poème non daté

    The mob within the heart
    Police cannot suppress
    The riot given at the first
    Is authorized as peace

    Uncertified of scene
    Or signified of sound
    But growing like a hurricane
    In a congenial ground.

     

    E. Dickinson

     

     

    La populace du cœur
    Ne peut être contenue par la police
    Au début l'émeute est autorisée
    Car elle ressemble à la paix

    La scène n'est pas homologuée
    Son bruit n'a pas de sens
    Mais elle s'enfle comme un ouragan
    Sur un terrain propice.

  • En écoutant le grand débat avec les intellectuels

    DÉSOLÉ, SAMSOUL — Inscription sur la façade de la boutique Samsung des Champs-Élysées, peinture jaune sur verre étoilé, artiste anonyme, 16 mars 2019.

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    Il me semble que dans une société qui permettrait à chacun de réussir son cursus de formation avec toutes les connaissances et compétences requises, personne ne voudrait exercer un métier subordonné. Tout le monde voudrait être chef, disons son propre maître, créateur, inventeur, appelez cela comme vous voudrez. Ou que, dans un esprit coopératif, on se réunirait pour créer ensemble, mais sans hiérarchie.

    Qui tiendra le balai ? Qui vous répondra au guichet ? Qui assurera la sécurité à l'entrée du siège de la banque ? Qui sera voiturier au Fouquet's et qui fera la plonge ? Et qui a ôté de chaque bouteille d'eau l'étiquette Cristaline pour éviter de faire de la publicité à l'eau préférée des Français (comme dit bêtement la publicité) pendant la retransmission en direct de ce grand débat avec 64 intellectuels ?

    Les jeunes adultes en France, ceux qui ont une petite vingtaine d’années, ont pour la plupart, comme on le dit dans l’institution scolaire, validé un socle commun de connaissances et de compétences (on y a ajouté la culture il y a quelques années quand une loi a prétendu refonder l’école). Si vous lisez le décret qui institue ce socle commun, vous serez étonné de constater son ambition éducative : apprendre aux jeunes à penser par eux-mêmes, à comprendre le sens du droit et de la loi, les systèmes naturels et les systèmes techniques, à coopérer pour réaliser des projets, à exercer leur esprit critique pour discriminer les informations relayées par les médias. Tous les jeunes gens ou presque valident leur socle en quittant le collège. L’institution scolaire valide toutes ces compétences pour la plupart des élèves. Un jeune de quinze ans est supposément un honnête homme, une honnête femme.

    Le commun dont parle le Président de la République ce soir est là, dans ce socle commun. Ci-gît le commun. Un fils de chômeur et une fille de grand patron de presse et de boutiques de sacs en croco ont le même socle, validé par la même institution scolaire. Mêmes compétences à quinze ans. Mais quels destins ? Supposons qu’il n’y ait aucune hypocrisie dans ce système : qui tiendra donc le balai ?

    J’ai toujours pensé, et parfois dit, quand je me sentais en confiance, que, dans mon métier de professeur, je suis prêt à tenir le balai pour nettoyer ma salle de classe. Je l’ai toujours tenu chez moi, avec conviction et avec une certaine maniaquerie, et je ne vois pas pourquoi je ne le ferais pas au travail. Je serais complètement responsable de mon enseignement et de mon espace. Cela me permettrait en outre d’éviter les produits détergents dont on abuse dans les établissements publics. Quand je travaillais à Paris dans une grosse direction centrale de ministère, je croisais les femmes de ménage tôt le matin. Je me souviens de l’une d’elles qui suait beaucoup. On se disait bonjour en souriant, "Bonjour Monsieur", "Bonjour Madame", parfois je lui disais "bon courage". Quand je m’étais intéressé au concours de l’ENA, j’avais lu qu’un énarque stagiaire devait être attentif à la qualité de ses relations, tant avec un préfet qu’avec une femme de ménage. Souvent, cela sentait mauvais dans les bureaux après le passage de la femme de ménage. La serpillère était sans doute moisie. Son travail se terminait en milieu de matinée. Elle avait un petit contrat, commençait à 6 heures et terminait à 10 heures. Un jour, en sortant du ministère, un homme m’a abordé. Il voulait parler au chef de cabinet de mon ministre*. Il avait travaillé sur un chantier du ministère l’année précédente. Il lui était arrivé de discuter avec le chef de cabinet, il lui semblait qu’ils s’entendaient bien. Ce jour-là, il était dans l’urgence : il allait devoir retourner en Afrique, faute de papiers à jour. Il s’était dit qu’un coup de pouce du chef de cabinet lui éviterait le charter. Mais le ministre avait changé, et le chef de cabinet aussi. Je me souviens aussi d’une conversation hallucinante à Paris, avec une galeriste du Ve arrondissement qui payait sa femme de ménage au noir, à un taux horaire indécent. Et l’impression, quoi qu’il en soit, de contribuer au bien-être d’une personne dans le besoin.

    Imaginons donc qu’à la station essence de votre supermarché, l’employée (c’est souvent une femme) qui vous tend sous l’hygiaphone le pavé numérique pour que vous composiez votre code bancaire, qui fait cela plusieurs heures par jour, ait validé son socle commun. Qu’elle ait cela en commun avec vous. Et c’est sans doute le cas si vous êtes assez jeune pour avoir passé le bac après 2009 ou 2010. Vous pouvez considérer qu’elle a réalisé ses ambitions en accédant à ce poste. Ce poste est utile, même si les pompes automatiques se sont répandues.

    J’essaie juste de dire que notre société tient, qu’elle tient encore, parce que nous sommes serviles. Servile derrière l’hygiaphone. Servile au volant d’un rutilant SUV allemand parce qu’au service d’un grand patron omnipotent. Servile parce que tant de métiers se sont paupérisés ces derniers temps, comme le dit Bernard Stiegler. Juristes paupérisés, communicants paupérisés, professeurs paupérisés, etc. Je ne parle pas d’argent, mais de rapport au sens de son travail.

    Continuons de valider des socles et de délivrer des masters en disruption. Voyons si un jour il y aura de la place en France pour 70 millions de consciences épanouies. Alors chacun tiendra son balai et plus personne ne balayera le hall du siège de la banque. Ou alors reconnaissons que nous avons besoin de l’infériorité de notre prochain, qu’elle est nécessaire à notre épanouissement (notre capital, nos loisirs, les grandes écoles de nos enfants), et ne disons plus hypocritement qu’il n’y a pas de petits métiers.

     

    * Lequel ancien ministre, devenu académicien, s'exprime ce soir à 22h20, disant que les jeunes ne voient pas la différence entre le temps de leur désir et le temps de la réalisation des choses, recommandant de tendre la main aux jeunes qui ont manifesté contre l'inaction du gouvernement face au dérèglement climatique, de restaurer la confiance face au pessimisme, la raison face à la croyance, etc. 

     

     

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    Source : lundimatin

  • Le monde est détruit / Il faut le versifier

    Fin du cauchemar
    Des avatars
    Plus de caviar
    Voici le coaltar

    Philippe Muray, Minimum respect

    Ma fille est crispée. C'est sa première manifestation. Je veux qu'elle voie et qu'elle entende, qu'elle sente physiquement ce que c'est, une masse d'hommes et de femmes qui applaudissent et crient, consentant à une "convergence des luttes" formulée clairement au micro par quelques harangueurs. Autre chose que les images et paroles rapportées par les chiens de garde qui occupent l'espace médiatique. Elle est choquée par une pancarte qui fait état de l'histoire des violences policières. Je photographie l'autre côté de la pancarte.

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    Et cette profusion de slogans. Cela me réjouit d'autant plus que je ne m'en sens pas capable. J'ai écrit des épigrammes consommatoires il y a quelques années, et l'effusion verbale du temps présent me donne envie d'en écrire à nouveau.

    "Le monde est détruit, il s'agit maintenant de le versifier", disait Philippe Muray.

    Quant au langage, il est détruit. Macron l'a détruit, a expliqué Frédéric Lordon à la Bourse du Travail. Disons qu'il continue de l'achever. "Répression, violence policière, ces mots sont inacceptables dans un état de droit." À quoi Lordon répond: "Mais Monsieur Macron, vous êtes irréparable. Comment dire... dans un état de droit, ce ne sont pas ces mots, ce sont ces choses qui sont inacceptables." 

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    Après la manifestation, nous nous retrouvons dans les rues commerçantes, où le commerce bat son plein. On dirait qu'il ne s'est rien passé. Le soir, au journal télévisé, c'est presque comme s'il ne s'était rien passé non plus. À Paris, on a incendié le Fouquet's, des dizaines de boutiques ont été saccagées. Ce n'est qu'une "nouvelle journée de violences".

  • Qui fume la moquette et qui nous enfume ?

    S’appeler Kevin n’est pas anodin. C’est le prénom masculin le plus donné en France entre 1989 et 1996, constate un directeur de département de l’IFOP à la télé. La carte de France des Kevin et celle de l’adhésion au Rassemblement national se superposent si bien qu’on est d’accord pour y voir une corrélation évidente, sur le plateau télé. Le sujet, affiché en bandeau à l’écran, c’est un livre choc sur la dislocation française. Les invités parlent de l’entre-soi. Dans les catégories aisées de la population, on confie plutôt ses enfants à l’enseignement privé. Les fils de riches et les fils de pauvres se mêlent rarement. Le phénomène s’accentue. Pour résumer, "les interactions entre les catégories aisées et les autres ont tendance à se raréfier".

    Sur les plateaux télé, c’est la même chose. Pendant quelques semaines, on a vu des gens qui n’étaient ni des politiciens, ni des journalistes, ni des "experts". C’étaient des "gilets jaunes". On leur a donné la parole. On s’est rendu compte qu’ils en faisaient un usage inédit, proprement inouï dans ces lieux habituellement réservés à l’entre-soi médiatique. Puis on a décidé de ne plus les inviter. On se contente maintenant de commenter, si possible, la stagnation ou le repli du mouvement des "gilets jaunes" de samedi en samedi, et de déplorer le désordre, les dégradations et les violences que génèrent les manifestations hebdomadaires.

    Pourtant, pendant quelques semaines, on a vu des reportages. On suivait les journalistes sur les ronds-points où les "gilets jaunes" avaient installé leurs quartiers généraux. Parfois on entrait dans leurs maisons, sur leurs lieux de travail. On s’est promené en France. J’étais malade, en arrêt, immobilisé chez moi, j’ai beaucoup regardé la télé, comme un Kevin. On voyait de jeunes journalistes avec de gros micros, des doudounes ou des capuches fourrées qui faisaient la chronique d’un mouvement sans hiérarchie, sans  statut légal, sans déclaration en préfecture ni comptes certifiés. On ne savait pas à quel rond-point se vouer, et, dans les rassemblements parisiens, il fallait éviter les coups. Les caméras faisaient des travellings le long des voitures cramées et des vitrines de magasins défoncées. On constatait les dégâts, on déplorait le manque-à-gagner à l’approche des fêtes de fin d’année.

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