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écrire ou pas

  • h 4

    Il pleut longtemps
    — il a fui encore une fois
    l'illusionniste

  • h 3

    Les amants attiédis
    au bord du rêve
    d'une rivière

  • h 2

    La fleur chaque jour
    aurait la précision
    du réveil matinal

  • --

    Il est des hommes qui fuient et d’autres qui voyagent.

    On est homme, et personne ne s’en est souvenu.

    Les mots suffisent aux images, la tranquillité est à deux pas.

    On dit domicile, et pourquoi pas dome, qui sonne comme home.

  • Sur une note d'intention

    La nuit dernière, nous écrivîmes une note d’intention pour une performance qui sonnait comme une perforation. Ce fut d’abord malaisé. Puis il y eut un texte, mi-figue, mi-raisin. Il fallait tendre un arc entre la première guerre mondiale et ici-maintenant, entre DADA et DATA, disons.

    L’intention, c’est, dit mon dictionnaire, dans son sens premier, l’action de tendre les lèvres d’une plaie pour les rapprocher. La première intention, précise-t-il d’une manière telle que je ne ferais guère mieux dans les limites étroites de mon savoir médical, la "cicatrisation lente d’une plaie obtenue d’emblée, sans l’intervention d'aucun facteur entravant l’évolution normale vers la guérison (notamment sans suppuration)". Il faut donc qu’il y en ait une deuxième. "Réunion par deuxième intention : cicatrisation lente d’une plaie à la suite de l’intervention d’un facteur secondaire tel qu’une infection, une nécrose, une perte de substance, un corps étranger, qui entrave l’évolution vers la guérison."

    Me plaît aussi l’intention dans son acception musicale. Et le dictionnaire de citer Jérôme Paturot à la recherche d’une position sociale : "C’était une chanson normande : l’accent, l’intention, rien n’y manquait, on eût dit un herbager des environs de Falaise."

    Il reste l’intention comme volonté. Elle occupe l’échiquier de nos vies, fussions-nous le maraudeur étranger d’un poème d’Apollinaire, le délégué général d’un parti politique, ou l’herbager d’une antique province.

  • --

    Trop de mots abstraits : on ne veut rien dire, voguant à la surface d’une soupe incolore. On ne nomme plus les choses que par leurs noms génériques : oiseau, arbre, poisson, fleur. Rose à la limite, lys, et encore bégonia, et encore. Ainsi ont disparu la plupart de nos joies.

    Mi-novembre : on voit encore ici et là des pomponettes funèbres. Elles emballaient d’éternels regrets au début du mois ; maintenant elles ornent sous la pluie un pan de mur, une colonne métallique – et parasitent mes rêves.

    Les phrases ne se soutiennent guère sans leurs béquilles. Elles n’ont même plus de pompons.

  • Le don des pierres

    Photographie: Camille Rochwerg

     

    Entre les deux pierres données par Camille, j’ai choisi celle que sans doute n’aurait pas choisie Clélie — la sienne, posée sur son bureau, je la lui donnerai samedi prochain, quand je la conduirai à l’école de musique.

    Camille est un nom qui ne décide pas entre le masculin et le féminin, mais Camille n’y est pour rien. Sur son profil, Camille s’appelle El Inachevée — c’est le El du ténébreux, et veuf et inconsolé, un El qui est Il en somme. Camée est masculin malgré sa terminaison féminine. Les pierres de Camille ne sont pas sculptées mais polies : nul délicat profil comme l’on voit sur les camées. Le dessin aveugle des fines veines bleues sont comme fleuves au milieu de forêts.

    Je m’appelle Pierre et ignore leur pouvoir. Je sens pourtant la parenté cosmique entre elles et moi, sous les strates de culture qui me l'ont appris. Je pourrais dire la même chose de mes plantes vertes qui feuillolent obstinément aux fenêtres de mon appartement, de la terre qu’enserrent leurs racines, ou du carrelage sur lequel reposent les pots des plus belles d’entre elles. Mais la pierre offerte a la stabilité des âges où nous n’étions pas. Le vert des nouvelles feuilles mûrit en quelques jours, quand celui de ma pierre s’est formé en quelques millions d’années — pure spéculation de poète métamorphique.

    Elles est plate et mate d’un côté, bombée et brillante de l’autre. Sa forme n’est pas tout à fait irrégulière. Les yeux et le doigt sentent qu’elle a été creusée sur les bords pour être sertie. Qui s’en est donc orné ? Quels hommes et quelles femmes ?

    C’est ma pierre et elle n’en sait rien, et un jour ce sera oublié. Pendant ce temps, les métaphores divertissent le peuple. Quand on parle de la pierre, c’est pour investir dans la pierre — ici, c’est une métonymie. La dernière métaphore à la mode est celle du ruissellement, où l’on reconnaît des siècles d’observation du cosmos et la naissance de son langage. Mais ce mot vient d’être souillé par une théorie économique douteuse. Les journalistes semblent amusés quand ils en parlent. Il me semble même que c’est la métaphore qui les amuse. Le mot est tellement beau, et maintenant tellement bâtard. Il est difficile d’expliquer ici ce qu’est cette théorie du ruissellement, qui veut que l’argent des riches ruisselle sur les pauvres. Mais la métaphore s’est installée, et avec elle le ruissellement des commentaires politiques et médiatiques. Le précédent gouvernement avait la veine statistique et non poétique, et pendant cinq années il fut question de l’inversion de la courbe.

    Je vais continuer à vivre avec cette pierre et espérer le ruissellement de la vie. Avant de partir, Camille l’a posée sur la terre du Scindapus dont les lianes s’accrochent au mur et s’enroulent autour d’une barre de rideau. Qu’ont pu échanger cette plante venue des Iles Salomon et cette pierre ?

  • Tombe de Rimbaud

    Mon idée, c’était de gravir le Mont Olympe, mais nous sommes restés sur la plaine pour déjeuner au bord de la Meuse à l’ombre des tilleuls. Les jeunes Arthur (Rimbaud) et Ernest (Delahaye) s’y promenaient souvent, sur la route de Charleville à Mézières et de Mézières à Charleville. Ce furent les "tilleuls verts de la promenade" dans la première strophe de "Roman", que je lis à ma fille, lui expliquant, à elle qui en a treize, que les dix-sept ans dans le premier vers du poème sont deux de plus que l’âge du poète à l’époque où il le composa. C’est aussi l’âge qu’il se donna dans la première lettre qu’il adressa à Banville. Je raconte le séjour de Rimbaud chez le maître du Parnasse, l’exhibition à la fenêtre devant les passants scandalisés, les poux consciencieusement dispersés dans le linge de maison, les pieds crottés dans le lit, puis la querelle avec Carjat qui détruisit pour se venger tous les portraits qu’il avait faits du jeune poète, les "merde" avec lesquels l’insolent ponctuait chaque rime d’un poème qu’Auguste Creissels récitait à l’occasion de l’un des fameux dîners des Vilains Bonshommes, la querelle avec Verlaine qui avait "l’air con" en revenant du marché avec un poisson, et enfin l’affaire de Bruxelles.

    Elle lit "Le dormeur du val" avec application jusqu’à la date d’octobre 1870. Comme elle a buté sur le rejet des "haillons / D’argent", je lui explique qu’elle peut faire un léger suspens à la fin du vers pour marquer la rime, ou préférer le naturel en lisant le complément du nom dans la continuité de la proposition participiale. Delahaye raconte qu’on arracha les tilleuls pour permettre aux soldats français d’arriver plus rapidement à Charleville qu’il fallait défendre contre les Prussiens. Certains habitants de Charleville profitèrent de l’opération pour saccager les potagers des riverains, faisant passer leur malin plaisir pour une fièvre patriotique. Cette promenade, c’est aujourd’hui un espace vert au gazon court et bien entretenu, avec des bancs et des tables pour pique-niquer. Un garçon essaie de dégager son drone du tilleul où il s’est abîmé, mais l’hélice est accrochée à une branchette qui ne cède pas malgré les pressions rageuses sur la télécommande et mes tentatives de faire tomber l’engin en secouant les branches. Je finis par le récupérer au moyen d’une drôle de perche dont j’aurais dû demander la destination à la grand-mère du garçon qui me l’a tendue. Le drone est intact. "Maintenant, évite de faire tomber ton drone dans la Meuse!"

    Au Musée de l’Ardenne, nous sommes les seuls visiteurs. Dans la cour a lieu le vernissage d’une exposition temporaire sur les marionnettes dont nous parvient le discours amplifié mais quasi inintelligible à cause des volets fermés. Je distingue quand même l’inévitable mot "institution". Dans une vitrine, il y a de minuscules boucliers votifs. On s’arrête devant la maquette d’une construction celte où plusieurs familles vivaient avec leur bétail. Je photographie une statuette décrite comme une Vénus anadyomène que je ne peux m’empêcher d’associer au sonnet de Rimbaud et au Mont Olympe. Cela suffit à me rendre ce musée agréable.

    L’hôtel est situé à deux pas du cimetière désaffecté où gît la famille Rimbaud. En publiant la photo du monument où se distinguent les noms de Vitalie et d’Arthur, les deux enfants morts trop jeunes, je me rends compte que le lieu n’est pas identifié sur Facebook, qui m’invite aussitôt à le faire. À mon grand étonnement, me voici donc le premier à signaler cette "Tombe de Rimbaud", accentuant les symptômes de rimbaulâtrie par la photographie d’une boîte aux lettres dorée placée à l’entrée du cimetière. Il paraît qu'on peut lui écrire, et que les lettres sont archivées au Musée Rimbaud.

    Sur une tombe anonyme :

    fauvette.jpg

    Lorsque tu voleras
    autour de cette tombe
    Fauvette chante-lui
    la plus douce chanson

     

    Je reviendrai pour poster une lettre.

     

  • El pintor...

    Une route nationale et des kilomètres de camions traversant des agglomérations qui semblent n’être vouées qu’à de pénibles traversées, une destination proche et inaccessible, un nom de lieu qui est encore celui de la ferme en latin : curtis. Ici : Courteilles, qui doit être une variante des Courcelles dont il existe plusieurs exemples dans le Nord du pays. Un raccourci me fait passer par un chemin vicinal, et je découvre, émergeant de branchages désordonnés, le panneau du lieu-dit La Fainéanterie, et, plus loin, des vaches immobiles sur l’herbe.

    Dès lors, je ne prends plus de photos car je me retrouve dans la confidence, découvrant les toiles d’un surréaliste catalan exilé en Normandie, conservées dans une vieille maison où gisent aussi trois pianos désaccordés, dont un Steck des années trente malmené par de petites filles qui firent des percussions sur l’ivoire des touches. Dans ce salon de musique où l’on ne joue plus depuis des lustres, il y a une oie fraîchement déplumée dont les années ont bruni le sang : le tableau est daté de 1946. De la même année, un autre tableau intitulé Hiroshima. Posés sur le buffet, les membres désarticulés d’une femme, vain agencement de pièces métalliques dépareillées qu’il faudrait ressouder.

    Puis c’est l’au revoir : je laisse ma fille en ce lieu insolite, l’enviant presque de pouvoir profiter quelques jours de ces drôles de compagnons.

  • Zone fœtale

    IMG_20170627_211741.jpg

    Crèvecœur, campagne de Cambrai, l’Escaut déjà civilisé mais coulant parmi les arbres et les herbes hautes, tel un poème gorgé de poncifs romantiques, et là, un pont métallique, vestige de l’industrie passée où ne vaquent plus que de rares pêcheurs tandis que je contemple ce paysage jamais-vu, n’y trouvant qu’un cadrage imparfait, filtrant cette eau calme sous un ciel presque chargé.

    La langue rude et imagée des ancêtres fait la poésie des entrées d’agglomération. Ici, une origine martiale incertaine, ou peut-être le sobriquet d’un homme qui transperça le cœur de son ennemi, ou encore la grande douleur d’une terre caillouteuse, la ruine d’une mauvaise ferme, crepata cortis. La cour devenue cœur auréole un insignifiant village d’un drame majestueux et souffle le titre d’un recueil à l’esprit guetteur d’Aragon, lui qui vogua sur l’Escaut en cette région dévastée par les Allemands.

    C’est dans ces environs que j’opérai mes premières divisions cellulaires et préparai méthodiquement, c’est-à-dire avec suffisamment d’obstination et de folie, ce que je suis à peu près capable de faire aujourd’hui : aligner ces mots comme un horizon qui se rêve plus tangible que l’horizon.

  • Un soir je fis cette prière

    Je suis libre à condition de travailler pour la collectivité et de penser que le travail est valeur, car on ne vit pas pour soi seul, l’individu étant une idée tout à fait abstraite, qui n’existe que pour comprendre que chaque partie du tout maintient continûment le rythme du tout, vaste symphonie organique et trébuchante, ravissements et soupirs confondus, pour l’éternité provisoire du Pays, le Pays grand si grand à la grandeur souvenue, aux délirantes promesses passées, au présent petitement orgueilleux, à l’avenir qui se raconte dans les bouches les plus menteuses.

    Je suis libre à condition de payer mon tribut à la collectivité chaque jour sans exception, car seul je ne me soutiens pas, n’ayant droit de cité qu’au prix d’incessants mouvements sonnants et trébuchants entre des organismes publics et privés et celui dont les jours sont comptés et qui pourtant fait toute mon éphémère valeur : un compte en banque, qui est la chose la moins tangible et la plus nécessaire ici-bas. Si vous n’en avez pas, c’est qu’un autre vous fait vivre sur le sien, ou que vous vivez dans la rue ou dans une forêt en attendant que l’on vous retrouve, vous aide, vous redresse, vous répare pour qu’à nouveau vous en ayez un, ou qu’enfin l’on vous civilise, si vous n’aviez pas été initié, ayant vécu depuis toujours à l’abri du monde, heureux ou malheureux.

    Je suis libre à condition que vive la République, qui est la chose la plus désirable, Chose Publique qui règle les Choses Privées, car ne croyez pas que ces choses-là vous appartiennent, si ce n’est dans les détails les plus insignifiants au regard de la marche du Pays : décider qui écoute vos récits, caresse vos nuits, partage en somme votre vie comme on rompt le pain pour communier ou comme on répand le vin dans des coupes d’oubli.

    Je suis libre à condition de participer à l’élection périodique de la Reine des abeilles dont bruisse la Ruche pendant quatre saisons, consciente de n’être qu’une voix dans le chœur de la Nation, ouvrière d’opéra malavisée dont les sombres doutes s’épuisent en vain, mieux capable de chanter toute seule, comme quelques-unes de mes semblables : et nous peinons même à nous plaire.

    Je suis libre à condition de n’être pas une charge pour ma progéniture, qui vivra sa vie comme je vécus la mienne, ou d’une manière si comparable au fond ! Car, au milieu du gué, je m’avise de l’étendue du reste-à-vivre, et l’horizon, je le devine bien dans le visage immobile de ma défunte mère et dans l’étude religieuse de mon vieux père. Priez pour ne pas glisser oublieusement sur la pente de la vieillesse : qu’elle soit patience et sagesse. Tenez le journal de vos rires, comptez les orages dans le ciel.

    Je suis libre à condition de me souvenir, chaque fois que je pense ne l’être pas, de l’effort des siècles pour le devenir. Il faut se répéter incessamment ces Déclarations Universelles et bien peser ce qu’est Univers puis ce qu’est Universalité : en somme demeurer alité dans l’Univers, sans motivation autre que celle de la Matière, qui n’a laissé aucune Bible.

    Je suis libre à condition de goûter la manière singulière de quelque maître de la peinture ou d’un poète effronté qui prétendit aimer la liberté libre, exemples formidables d’inadaptation et d’idiotie ou de la rouerie la plus pendable. Apprenez quelques vers et livrez-les quand on vous les demandera, ou placez-les superbement au milieu d’un désert d’âme ; on vous reconnaîtra comme appartenant à la race des hommes d’esprit ou à celle des rêveurs, en qui l’on trouve parfois quelque utilité : celle du Divertissement, du Salut par le Divertissement, comme le jongleur qui ne produit, mais ô combien bellement, que d’elliptiques trajectoires semblables à celles des astres.

  • --

    La ville s’anime, c’est soleil.
    La tête était encombrée d’étourdissante nicotine, il fallut s’allonger dans les coulisses. D’insipides chansons parcouraient les rues, chantant la langue du monde, tout le monde.
    Il n’est aucun prétexte à la présente fuite, pas une hypothèse. Avenir.
    Avoir été, dans le soleil de mai, les couples qui badinent, la folie, les insouciances, être là. Imaginer les noirs complots du soleil, la verdeur immédiate des eaux, les pleurs des rois repus.

  • Credo in unum

    Pas d’endroit plus exotique qu’un livre. S’y soumettre rêveusement, seule jouissance (seule fiance). Si le livre est parfait (parachevé mais assez mystérieux pour y vagabonder à loisir), s’il bricole laborieusement ou menteusement quelque récit trop linéaire (car les clés, dans la poche trouée, on les perd, et on se débrouille) : c’est tout un.

  • Un concert d'enfers

    A14562.jpgRien ne m’intéresse tant que de tourner longtemps autour de ces grands maîtres qui furent aussi misérables que merveilleux, de les entourer de lectures comme spiralaires, grattant l’œuvre, c’est-à-dire y rêvant d’abord en surface, puis plongeant bien profond dans ces gouffres d’imagination et d’intelligence inapte où je ne déchiffre pas encore les noms de tous les arbres, car c’est une bien longue affaire qui m’accapare ces temps-ci.

  • Atroce Charlestown

    "Les poètes déclarent qu’aller-venir et dériver de par les rives du monde sont un Droit poétique, c’est-à-dire: une décence qui s’élève de tous les Droits connus visant à protéger le plus précieux de nos humanités; qu’aller-venir et dériver sont un hommage offert à ceux vers qui l’on va, à ceux chez qui l’on passe, et que c’est une célébration de l’histoire humaine que d’honorer la terre entière de ses élans et de ses rêves. Chacun peut décider de vivre cette célébration. Chacun peut se voir un jour acculé à la vivre ou bien à la revivre. Et chacun, dans sa force d’agir, sa puissance d’exister, se doit d’en prendre le plus grand soin."

    Patrick Chamoiseau

     

    atroce_charlestown.jpg

  • Dallas

    Ivre de soi — un nom de ville américaine, sourire aussi franc et feint, immaculé et prometteur qu’on puisse rêver, images de soi en cascades polychromes, inventaire des désirs de la terre entière ; une partie de l’humanité s’abîme dans la contemplation muette d’un corps de l’ancien monde, effigie évadée de l’hellénie et, pour quelques générations volatiles, peut-être encore absolument désirable : VANITY TEEN, lettres noires peintes sur la peau, comme un bégaiement de fierté qu’on applaudirait sans peine et sans prière, souvenir impossible d’une adolescence clémentine.

  • Paradise lost

    "On enchaîne avec la dixième place", dit l’animateur, qui depuis huit heures ce matin commente une course à pied. Le simple vitrage dans mon salon, la sono et les cris de la foule saluant l’arrivée des coureurs sur la place toute proche.

    Je suis sorti tout à l’heure, voulant vérifier que le réservoir d’essence de ma voiture ne s’était pas tout entier répandu sur le bitume. Je m’étais garé loin, le stationnement étant proscrit dans le centre-ville à cause de la course. C’était sec sous la voiture. Le dessous du réservoir sec aussi, à vue d’œil. Cela m’a rassuré.

    Marché dans les vieilles rues désertes dont le pavé, l’étroitesse ni les lacets ne sont propices à la course. Ai remarqué un alignement de façades penchées comme on voit dans certaines rues de Paris qui ont échappé à l’urbanisme rationnel, et plusieurs maisons parées de boiseries et de petits carreaux qui sans doute furent jadis des enseignes d’artisans ou de commerçants.

    Attendu quelques minutes derrière une barrière, laissant passer les coureurs, leur flux protégé par des agents de médiation — leur fonction s’inscrivant en lettres capitales blanches sur le dos de t-shirts rouges.

    Sur la place, les corps dégouttant de sueur, les étirements, les chairs blanches, l’énergie positivement consacrée à l’effort physique.

    Le dimanche, je porte souvent le même pantalon de jogging en coton, avec cette injonction brodée qui suit la courbe de la poche : "TAKE IT EASY", le "I" s’étirant exotiquement en silhouette de palmier. Ce à quoi je m’attache.

     

     

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  • Intérieurs

    Dans cet appartement haut-perché, il y a des murs bleus, mauves, verts, rouges, du velours dans la voix, un lit posé sur une armoire, des armoires qui baillent, un flacon de parfum disparu mystérieusement, une cafetière en aluminium mais lourde, des contes de danseuses, des fluides spectaculaires, quelques minuscules fruits secs pleins de rêves d’énergie, des chevelures profondes, et le temps qui passe sans s’en apercevoir.

    Dans un autre appartement, un plafond bleu nuit sans étoiles, un parquet doré, des fauteuils en rotin, un grand bol de thé, des retrouvailles matinales, et tant de livres sur tous les murs, chapitres de désirs, humeurs et lumières, erreurs et scandales, vies et colères, naissances et ruptures, amours et chants d’amour…

    Ailleurs, les murs et le stuc brûlés d’une scène circulaire, un comédien feuilletant l’écran d’une tablette qui projette sur son visage la lumière d’un texte adoré, le damas cramoisi d’un pyjama de jour, la doublure animale d’une longue pelisse, l’argent incongru des bottes, la blondeur désordonnée des cheveux, et la trame complexe d’une voix décrivant d’innombrables motifs avant les ténèbres.

  • Tendance

    Ici l’on casse le carrelage d’une boucherie abandonnée. La poussière de plâtre ni les débris d’une cloison n’en gâchent complètement les couleurs : le bleu, surtout, persiste à vibrer. Des entrelacs de rubans blancs décrivent et relient des cercles, fleurs joliment rustiques dans la simplicité de leur dessin, ceintes comme médaillons, géométrie florale d’un labyrinthe sans perdition, motif d’une mode domestique qui avait pour principale vertu — c’est du moins ce que je me plaisais à croire jadis en des rêveries qui profitaient du carrelage vert et blanc de ma chambre adolescente — de nier les lignes et les angles droits des carreaux : les mêmes, à peu de choses près, dont,

    là,

    on recouvre le sol d’une nouvelle enseigne de café à l’américaine, où toute l’authenticité apparente des matériaux, l’agencement de l’ancien et du nouveau, du brut et du raffiné, jurent aussi sûrement qu’ils procurent une aise communément partagée.

     

    Quant à moi, je ne mange plus de viande et ne déteste pas le café américain.

  • Peter put up the sunshine !

    Il faut penser chaque jour à la mort pour ne pas la craindre. Plutôt: y penser chaque jour n’est pas crainte de la mort. Mais je n’y pense pas. Pas de cette façon en quatre lettres. Pas cette abstraction qui est un artifice du cerveau humain. La mort ne m’est concevable qu’attachée aux vivants que je connais, de près ou de loin, et aux morts dont j’ai éprouvé la perte: ce qui fait deux expressions poétiquement embarrassantes.

    J’ai lu et chanté le premier poème du recueil, qui commence par un vers latin et fait rimer la gloire du monde et l’abeille, la pompe et le volatile: "Sic transit Gloria Mundi / How doth the busy bee." Cette langue habite un monde qui me plaît tant que je la veux pour seconde langue maternelle.

    On parle aussi de secondes noces, par cet archaïsme du français où subsistent quelques ruines bizarres au milieu de l’ordinaire et d’une camelote qui miroite et se démode. On passe le plus souvent sans regarder, comme l’on circule sur une route accoutumée sans rien remarquer du paysage ni de l’épaisseur du brouillard.

  • Orfeo

    Le chef d’orchestre était étonnamment beau, et sans doute son cerveau harmonique plus admirable encore que l’enveloppe de sa peau, qui donnait aux reliefs de son squelette et de ses chairs la continuité surnaturelle d’un paysage imaginaire. La harpiste commençait à jouer, le buste penché sur le côté gauche de son instrument, ses bras décrivant des trajectoires précises et gracieuses. On ne concertait pas encore. Elle jouait comme pour elle seule, un rideau de cheveux noirs empêchant de savoir si parfois elle levait les yeux vers le chef d’orchestre dont les mains marquaient un mouvement retenu, prélude à l’extravagance de l’opéra qui se tramait derrière ses paupières closes – mais closes d’une façon telle, paupières souriantes comme le sourire de celui qui domine et goûte tout à la fois la recréation de l’œuvre, qu’elles dessinaient la qualité d’un regard plus vibrant qu'il est humainement concevable.